dimanche 20 mai 2018

CINEMA DE MINUIT - SCIPION M'ETAIT CONTE...

Bonjour les amis !

Ce soir, à 00 H 30 sur F3 : Scipion l'Africain (1937), de Carmine Gallone...


 Le cinéma de l'Italie fasciste reste encore aujourd'hui un mystère, de par sa diversité , surprenante dans un pays totalitaire. Films historiques, comédies, mélodrames cotoyaient les films de propagande.Même si la censure veillait particulièrement au grain, le média paraissait inoffensif aux yeux d'un pouvoir moins obsédé par la nécessité de contrôle par l'image que son voisin allemand. Le propre fils de Mussolini, Vittorio, s'amusait alors à produire et même scénariser des films d'aventure .
Mais, malgré tout, la nécessité d'édifier le peuple italien , de lui faire prendre conscience de sa grandeur et de sa supériorité se fit jour au moment de la guerre entamée contre l'Ethiopie.
Il germa alors, au plus haut sommet du pouvoir, l'idée de mettre en oeuvre une fresque spectaculaire qui légitimerait l'expédition  italienne.
Et pourquoi pas faire le parallèle avec le combat opposant Rome et Carthage à la fin de la deuxième guerre punique ? Rome symboliserait l'Italie, et Carthage l'Ethiopie. Le héros Scipion évoquerait Mussolini, et Hannibal serait Haïlé Sélassié 1er, roi d'Ethiopie.
Cofinancé par l'Etat, le film se lance juste après l'exclusion de l'Italie des Nations Unies.
Le Comte Ciano, proche du Duce, propose le film à un des cinéastes les plus prometteurs de l'époque, Alessandro Blasetti, lui aussi proche du régime, pour lequel il a déjà tourné des oeuvres de propagande , telles la célèbre Vieille Garde en 1934.
Mais deux problèmes se posent , assez sérieux vu l'ambition du projet :
- Blasetti pense sincérement que pour donner de l'ampleur à l'évocation, il ne faut pas représenter Scipion ! Et plutôt centrer le récit autour de l'amitié entre un soldat fidèle et un soldat à la solde d'Hannibal, posant ainsi la question de la fidélité à son pays natal. Refus outré des autorités : Scipion, puisqu'il symbolise Mussolini, doit absolument être vu !
- Le deuxième souci est que Blasetti, depuis la campagne d'Ethiopie, qu'il a trouvé violente et inutile , est saisi par le doute. Et s'il veut évoquer , même métaphoriquement cette campagne, il veut le faire avec modération. Ce qui est évidemment hors de question.
Exit, donc, Blasetti, le projet est confié à Carmine Gallone, qui avait tourné dix ans plus tôt, une assez mémorable version des Derniers Jours de Pompei...
Gallone est un cinéaste tout-terrain... et passe-partout. Sans grande personnalité, il accepte sans broncher les exigences venues d'en haut... et ce faisant, accumule les erreurs.
Erreurs dans la continuité narrative : le récit alterne l'affrontement Scipion/Hannibal et sa perception par des soldats italiens moyens. Hélas, ceux-ci sont grossièrement écrits et interprétés, ce qui empêche l'identification.
Erreur de casting également : si Hannibal est très solidement incarné par Camillo Pelotto...



... Le malheureux Scipion est incarné par Annibale Ninchi, au visage éteint,  à l'expérience cinématographique quasiment nulle , et dont la diction emphatique est dérangeante...


 ... d'autant plus dérangeante que les autorités ont imposé , pour son personnage, de très longues scènes de discours , histoire d'y faire passer les grandes lignes de l'idéologie fasciste. Le résultat est soporifique au possible.
Le directeur de la photographie du film, Luigi Freddi , aura beau avertir que le cinéma , ce n'est pas l'école, et qu'une belle action vaut mieux qu'un long discours, rien n'y fait.
Et à l'arrivée, comble du comble : Hannibal a plus de panache que Scipion !
Mussolini lui-même, découvrant le film , aurait même déclaré : "Si Scipion avait eu le visage mou de cet acteur, je ne sais pas s'il aurait gagné une seule bataille !"
Mais il est déjà trop tard . Gallone, expert es-peplums, se rattrape comme il peut , aidé par un budget considérable, grâce à des scènes , il est vrai, assez spectaculaires , notamment , évidemment , la charge des éléphants d'Hannibal.
Mais le mal est fait. Le film est raté, et même s'il reçoit, par pure complaisance, la Coupe Mussolini  du meilleur film en 1937, son échec commercial est impressionnant, et marque un coup d'arrêt de la production de films de propagande . Rossellini, Visconti, De Sica, vont bientôt pouvoir entrer en scène...

A plus !

Fred.

Source principale : Jean A.Gili, Le Cinéma Italien, Editions de la Martinière.


 




 

jeudi 10 mai 2018

CINEMA DE MINUIT - LE CAVALIER CAVALEUR...

Bonjour les amis !

Dimanche, à 00 H 25 sur F3 : Le Chevalier Mystérieux (1948), de Riccardo Freda...


 S'il y eut un mal-aimé du Cinéma Italien par chez nous, ce fut bien lui : Riccardo Freda.
Considéré par une grande partie de la critique , et de ses confrères (!) comme un petit faiseur de Séries B., il attendra longtemps une réhabilitation qui viendra à toute petite dose, ce qui lui laissera une certaine aigreur sur la fin de sa vie.
Parmi ceux qui sauront déceler très tôt le talent de ce metteur en scène singulier, citons Jacques Lourcelles et son ami Bertrand Tavernier, qui tâchera de le remettre en selle (c'est le cas de le dire !) , pour La Fille de D'Artagnan , en vain.


Il faut dire qu'avant de laisser sa marque sur des genres aussi peu nobles que le péplum ( Théodora, 1953) ou le film d'horreur ( L'Effroyable Secret du docteur Hitchcock, 1962), Freda avait débuté dans le film historique , avec Don Cesare de Bazan, en 1942, et rencontré son premier succès , impressionnant, avec L'Aigle Noir, en 1946.
Le triomphe de ce film de cape et d'épée, en plein ¨Âge d'Or du néo-réalisme, fit alors sourire. Mais ce succès permit à son auteur d'enchaîner sur une version très réussie des Misérables, avec Gino Cervi en Jean Valjean...


... Puis sur le film de ce soir, où il s'attaque à la figure sulfureuse de Giacomo Casanova . Ce n'est pas, loin de là, la première transposition cinématographique de la vie du célèbre Venitien , mais c'est , de l'avis de ses admirateurs, la plus mélancolique et une des plus belles.
Le séducteur, étrangement, n'attire pas trop Freda, qui présente un Casanova déjà banni de Venise, et qui y revient clandestinement pour aider son frère accusé de complot. C'est pour sortir ce dernier d'affaire qu'il va se confronter à des femmes belles et fortes, et notamment à la plus forte d'entre elles, Catherine II de Russie...
Le réalisateur bâtit un scénario solide , aidé par deux jeunes prometteurs , Mario Monicelli (futur réalisateur du Pigeon) , et Steno, qui , un peu moins de dix ans plus tard, signera son propre Casanova...


Ces trois-là s'attachent à la dimension rocambolesque du récit , et à sa dimension automnale. La Venise où revient Casanova n'est déjà plus celle de ses frasques , et les lendemains de fête ont un goût de cendres...
Restait à trouver LE Casanova.
Vittorio Gassman était , à cette époque, une des étoiles montantes du théâtre italien, où il brille sous la direction, entre autres, de Luchino Visconti. Mais au cinéma, c'est une autre paire de manches , et il ne décroche des rôles que dans des films de seconde zone.
Casanova est son premier rôle ambitieux et c'est un excellent choix : encore cantonné , souvent , à des rôles de jeunes premiers à cause de sa belle gueule et de son côté bad boy; le film lui permet d'ajouter à sa palette une énergie conséquente, et une véritable profondeur.




Freda l'entoure évidemment de très belles actrices . L'une fait presque ses adieux avec ce film : c'est Maria Mercader.


Cette jolie catalane  fut un des plus charmants espoirs du cinéma italien du début des années 40 . Mais elle vit sa vie bouleversée par sa rencontre avec Vittorio De Sica. Mariés chacun de leur côté, les amants furent conspués par l'Eglise jusqu'à leur mariage officiel... en 1959. Avant cela , pour atténuer le scandale et élever leurs enfants, Maria se retira des écrans. Toute une époque.

Dans le même ordre d'idées, le film marque la rencontre entre Freda et une dauphine de Miss Italie : Gianna Maria Canale.

Aucune difficulté , cette fois, pour que ces deux-là se marient , et travaillent ensemble : elle sera l'actrice fétiche de son réalisateur, qui lui donnera son plus beau rôle en Théodora...


Quand à Catherine II, elle est incarnée par Yvonne Sanson.


Révélée l'année précédente par Alberto Lattuada, Yvonne Sanson va former ensuite , avec Amadeo Nazzari, le plus célèbre couple du mélodrame italien dans les oeuvres réalisées par Raffaello Matarazzo.


Vous l'aurez compris, le film est à découvrir d'urgence, pour constater de vous-mêmes le grand talent de Riccardo Freda.

A plus !

Fred.


dimanche 6 mai 2018

CINEMA DE MINUIT - LA REVOLUTION SIFFLERA TROIS FOIS...

Bonjour les amis !

Ce soir, à 00 H 30 sur France 3 : El Chuncho (1967), de Damiano Damiani...


Suite au succès inattendu de la trilogie de "l'Homme sans Nom" ( Pour une Poignée de Dollars, Et pour Quelques Dollars de Plus, Le Bon , la Brute et le Truand) jouée par Clint Eastwood sous la direction de Sergio Leone, le western italien se sent pousser des ailes. Il faut dire que ce succès est international , et qu"il parvient même à atteindre la terre maternelle du genre : les Etats-Unis. Début d'une production fantasque qui alternera le meilleur et le pire, et qui , surtout , mettra une bonne vingtaine d'années à être reconnue par une critique dédaigneuse, ne jurant que par le vrai western, le western américain.
Néanmoins, une certain catégorie d'intellectuels se réjouit de la fin de la main-mise américaine sur le genre : les intellectuels de gauche. Parmi eux : Franco Solinas.
Journaliste très proche du Parti Communiste Italien, Solinas devient scénariste dans les années 50 pour Rossellini, Comencini, et Francesco Rosi, avec qui il écrit Salvatore Giuliano.

 
Il écrit aussi pour Sergio Sollima, qui lui propose un western : Colorado.



Nous sommes en 1966, et en Europe comme aux USA, la grogne monte , sur les campus et ailleurs, contre l'impérialisme américain en général et l'intervention au Vietnam en particulier.
Solinas et Sollima font de leur film un réquisitoire contre les intérêts privés américains, qui mijotent une conspiration dont est victime un pauvre péon mexicain, poursuivi par un chasseur de primes impitoyable.
Chez Solinas, le mexicain est toujours victime de l'américain.
On retrouve cette thématique, traitée de façon encore plus franche, dans El Chuncho. 
Cette fois, c'est un émissaire des USA (Lou Castel) , qui va manipuler un groupe de révolutionnaires mexicains pour faire abattre leur leader , El Chuncho ( Gian Maria Volonte).
Le film est une dénonciation à peine transposée de l'action mortifère de la CIA dans les pays d'Amérique Latine.
Damiano Damiani, jeune réalisateur lui aussi préoccupé de questions sociales, suit à fond, et livre ce qui est, encore à ce jour, le mix le plus réussi entre deux genres emblématiques du cinéma italien de l'époque : le western et le film politique.
Croisement superbement résumé par la présence de Gian Maria Volonte . Révélé par les Leone-Eastwood, il glissera assez vite vers le cinéma coup de poing, dont il deviendra l'emblême (Enquête sur un Citoyen au-dessus de tout Soupçon, la Classe Ouvrière va au Paradis).


Mais , comme souvent chez Damiani, l'ensemble de la distribution est surprenante. Quelle drôle d'idée d'avoit choisi Lou Castel pour jouer l'américain...


Ce suédois naturalisé italien , qui sera , plus tard, voué aux cinéastes exigeants (Fassbinder, Wenders, Garrel), venait tout juste d'être révélé par Marco Bellochio dans Les Poings dans les Poches...
Ce qui ne le destinait pas au western. Alors l'hypothèse la plus probable reste qu'il a été choisi ... pour sa sale gueule, idéale pour jouer un salaud de Ricain.
Présence insolite également, celle de la belle belle Martine Beswick...

 
... qui sera, de toute éternité, une des plus belles Hammer Girls, notamment dans Docteur Jekyll & Sister Hyde ou les Femmes Préhistoriques...

... Et enfin l'halluciné Klaus Kinski, qui, à cette époque, promenait son hystérie de western en western, ce qui nous éloignait singulièrement de Gary Cooper... 


 Cette distribution hors du commun n'est pas pour rien dans la réussite de l'ensemble. La presse conservatrice américaine (et la CIA ?) ne s'y trompera pas, puisque c'est entre autres pour contrer l'infleunce de ces films et les dénigrer que sera inventé, outre-atlantique, le terme de western-spaghetti.
Certains critiques de cinéma , concernant ces westerns italiens de gauche, osent même le terme western zapatiste.  Il y a pire compliment.

A plus !

Fred.

 


samedi 28 avril 2018

CINEMA DE MINUIT - ECLOSION DE LA ROSE ANNA...

Bonjour les amis !

Dimanche, à 00 H 30, sur F3 : Mademoiselle Vendredi (1941), de Vittorio De Sica...


Avant de devenir le réalisateur le plus emblématique du néo-réalisme italien, Vittorio de Sica fut un jeune premier très populaire, qui s'appuya sur cette popularité pour faire ses gammes de metteur en scène dans une Italie en guerre. Loin de  Sciuscià, du Voleur de Bicyclette ou d'Umberto D....



... le film, le troisième de son auteur, n'est pas, loin s'en faut, un film social. Il s'agit d'un joli mélodrame , comme l'Italie en produisait alors une palanquée.
Un jeune pédiatre ruiné (De Sica) est contraint d'exercer dans un pensionnat de jeunes filles, où, ô surprise, il tombe amoureux d'une des pensionnaires...
Le film est visiblement destiné à lancer une nouvelle actrice : Adriana Benetti, la belle et jeune orpheline.

Seulement voilà : dans le film, le beau docteur a une volcanique maîtresse, une chanteuse, qui plus est.
Et la maîtresse, c'est Anna Magnani.


Après plus de dix ans passés à ronger son frein de petits rôles en occasions, l'actrice trouve ici, enfin , un rôle à la mesure de son talent, de son énergie , de son tempérament . A chacune de ses apparitions , elle vole le show (comme disent les québecois) au couple vedette qui n'en peut mais.

Elle qui, au départ, n'avait même pas son nom sur l'affiche (voir plus haut) , voit ensuite son nom écrit en plus gros que celui de ses partenaires, lors de certaines ressorties nationales ou étrangères.


C'est elle qui donne au film tout son sel.
La demoiselle Benetti aura sa revanche quelques mois plus tard, en incarnant une fille-mère, aux côtés de Gino Cervi, dans un des plus grands succès commerciaux et critiques de l'époque, annonciateur du néo-réalisme : Quatre Pas dans les Nuages, d'Alessandro Blasetti ...


Il faudra à la Magnani attendre encore 1944 et le Rome, Ville Ouverte de Rossellini pour entrer dans l'Histoire du Cinéma de plain-pied.

Extrait du film, avec la belle Anna, bien sûr !


A plus !

Fred.



samedi 21 avril 2018

CINEMA DE MINUIT - YIDDISH CONNECTION...

Bonjour les amis !

Dimanche, à 00 H 35 sur F3 : Le Dibbouk (1937), de Michal Waszynski...


Il reste aujourd'hui fort peu de traces de ce que fut le Cinéma Yiddish. Et pourtant, il exista , de 1910 à 1940, un infime courant du cinéma mondial destiné spécifiquement aux juifs ashkénazes, qui se développa aussi bien en Russie qu'aux Etats-Unis et en Europe.
D'abord muette, cette production , à l'orée du parlant, fit résonner dans les salles les sonorités du yiddish, langue parlée du peuple juif. .
Ces films pouvaient aussi bien être de petites bandes médiocres, produites par des producteurs opportunistes  que des films réellement ambitieux.

Dans la première catégories, on trouve les mélos américains signés Sidney Goldin ...


Et dans la seconde, des films soviétiques signés Granowski ou Koulechov... ou le film de ce soir, qui appartient à ce que les historiens nomment l'Âge d'Or du Cinéma Yiddish, qui commence en 1935, et concerne quasi exclusivement les films produits en Pologne.
Michal Waszynski, qui le réalise, est le réalisateur polonais le plus prolifique des années 30 (un quart des films produits pendant la décennie !). Juif converti au catholicisme, il décide de revenir à ses origines en adaptant une des pièces les plus fameuses du répertoire yiddish.
Le Dibbouk est, dans la tradition juive, un esprit qui vient posséder un vivant fautif . Ici, c'est un serment de marier leurs enfants respectifs, non respecté par des parents , qui cause le malheur de leur descendance . L'intervention d'un rabbin miraculeux fera partir le Dibbouk, et c'est dans l'Au-Delà que les amants maudits seront enfin liés.
L'oeuvre est une véritable synthèse des thèmes et enjeux des contes hassidiques.
Le réalisateur développe certains aspects, comme celui qui unit les deux mères des deux amants . Certains critiques y ont vu un parfum d'homosexualité . Waszynski, qui était lui-même gay, fait surtout montre d'un véritable inspiration esthétique pour raconter cette histoire, s'approchant souvent du meilleur de ce qui fut l'expressionnisme allemand. Ce qui, à cette époque, paraît très ironique.
Le film fut redécouvert à l'occasion d'une série de restaurations de films yiddishs  effectués par Lobster Films.
Trésors échappés  du néant , reliques d'un cinéma, selon le mot terrible de Serge Bromberg, évaporé avec ses spectateurs...

A ne rater sous aucun prétexte.

Extrait : 


A plus !

Fred.





vendredi 13 avril 2018

CINEMA DE MINUIT - PAUL BOIT LE BOUILLON..

Bonjour les amis !

Dimanche, à 00 H 30, sur F3 : La Dame d'Onze Heures (1948), de Jean-Devaivre...


Avant La Ferme aux 7 Péchés, diffusé la semaine dernière , Jean-Devaivre a tourné ce film, qu'il considère comme son premier film. On le comprend, car son premier premier , Le Roi des Resquilleurs, avec Rellys, est un remake crétin d'un film crétin tourné par Georges Milton/Bouboule au début des années 30...
A l'issue de cette besogne, Devaivre se voit offrir un roman policier, signé Pierre Apostéguy. Il y voit tout de suite la matière pour un film amusant et énergique. Il contacte alors Jean-Paul Le Chanois. Ces deux-là furent très importants dans la réussité d'un des grands films de l'Occupation : La Main du diable, écrit par Le Chanois, et dont Devaivre, assistant, réalisa quelques plans essentiels, en l'absence du réalisateur Maurice Tourneur...
Le financement du film s'annonce compliqué: aussi Devaivre propose-t-il à ses acteurs principaux et techniciens d'être rémunéré à la participation, à l'intéressement. La plupart acceptent, sauf Paul Meurisse, vedette du film. Des comédiens amis du cinéaste (Palau, Pierre Renoir) , ne sont sollicités qu'une journée pour ne pas alourdir le budget. Quand aux scènes de poursuites, nombreuses , elles se feront  à la va-vite, ce qui faillit entraîner un drame : en montrant à l'acteur Pierre Louis une cascade à moto, Devaivre se prend un arbre et se blesse à la jambe. Mal soigné, il termine le tournage dans un fauteuil roulant !
Suivant l'exemple des films de Tourneur et de Clouzot, le réalisateur bétonne son histoire, ses dialogues et sa distribution,, mais contrairement à eux, cinéastes d'atmosphère, il mène son récit à vive allure, se passe de générique , entre directement dans le vif du sujet, et ne laisse pas au spectateur le temps de souffler.
Cette audace sera payante : le film sera un très grand succès critique et public. Devaivre dira que les qualités de son film, originalité, vivacité , inventivité visuelle, seront celles, quinze ans plus tard, de la Nouvelle Vague. Celle-ci n'aura jamais la politesse de se rappeler au bon souvenir du cinéaste...

Encore une fois, à ne pas manquer !

Extrait : 


 A plus !

Fred.




dimanche 8 avril 2018

CINEMA DE MINUIT - DIFFICILE DISTRIBUTION DU COURIER...

Bonjour les amis !

Ce soir, à 00 H 55, sur F3 : La Ferme des 7 Péchés (1949), de Jean-Devaivre...

Bien oublié aujourd'hui, le pamphlétaire Paul-Louis Courier fut une des personnalités les plus talentueuses et les plus sulfureuses du début du XIXème Siècle. Stendhal le tenait pour l'homme le plus intelligent de France, mais il fut surtout un des plus ingérables !
Militaire antimilitariste, pacifiste envoyé sur tous les fronts, républicain défiant, anti-bonapartiste,  libéral, anticlérical, il sera surtout un des opposants les plus vifs à  Louis XVIII et à La Restauration . Finissant en prison plus souvent qu'à son tour, il se fait un nombre considérable d'ennemis.
C'est pourquoi, quand on le retrouve assassiné près de sa propriété de Veretz, en Touraine, le 10 Avril 1825, la liste des suspects est longue. Et si, au terme de deux procès, un coupable est désigné , le doute restera longtemps de mise.
La flamboyance du personnage, et le mystère de sa mort devaient naturellement attirer, à un moment ou à un autre, le cinéma.
C'est Jean-Devaivre qui releva le gant. Il faut dire que le réalisateur est lui-même un Résistant. Au sens propre. Il se définissait même comme "terroriste à temps complet dans le maquis de Saône-et-Loire".
Il venait de se faire remarquer avec La Dame d'Onze Heures (dont nous parlerons la semaine prochaine , au moment de sa diffusion au CDM). Raconter Courier l'excite. Seul souci : il est bien le seul.
Trois ans après la Libération , l'image de Courier est encore celle d'un personnage subversif , d'un agitateur. Les banques privées , qui finançaient (déjà) en grande partie le cinéma français, refusent d'entendre parler du projet.
C'est la banque franco-chinoise qui sauvera le film ! Les firmes distributrices  Neptune et Sirius, , de leur côté, n'y croient pas du tout et tâchent de dissuader Devaivre. Qui n'a pas d'autre choix que de proposer de rémunérer son équipe à la participation. Exit Charles Boyer, Louis Jouvet et Maria Casarès, le prestige du casting est revu à la baisse. Et c'est tant mieux.
Car s'il s'adresse à des comédiens moins côtés, le cinéaste a le nez creux. Pour Courier, il s'adresse à un comédien subtil, angoissé, mais souvent mal employé : Jacques Dumesnil.


Sa sensibilité , et la finesse du metteur en scène, empêchent  l'écueil du numéro d'acteur.Peut-être son meilleur rôle.
Et pour cette reconstitution traitée comme une enquête policière, où les sept témoins vont raconter leur vision du crime (Rashomon n'est pas loin), la distribution est aux petits oignons : Pierre Renoir, Aimé Clariond, Alfred Adam, Palau, René Génin, ainsi que la jeune Claude Génia ...


Devaivre se félicitera particulièrement de deux recrues : monsieur Jean Vilar, qui, à l'instar de son personnage des Portes de la Nuit, joue ici un personnage étrange, choeur antique d'un destin funeste en train de s'accomplir...


... et surtout un tout jeune gars qui n'en veut , et qui trouve ici son premier rôle important au ciné : Jacques Dufilho.

Cavalier émérite, Dufilho tiendra à effectuer lui-même ses cascades, dont une fort dangereuse, ce qui lui attirera le respect de toute l'équipe (et deux jours sans pouvoir lever les bras !). Il est également , et comme il le sera souvent, excellent dans son rôle.

Si le tournage, en Touraine, se passe bien, la suite sera moins rose. La sortie du film sera sans cesse retardée . Par crainte du scandale, des salles de cinéma reviennent sur leur engagement de passer le film. Les distributeurs, désabusés, sabotent le destin de l'oeuvre en la sortant en plein mois d'Août.
Seule consolation : le film remporte un Prix, le Voile d'Or du Jury, au Festival de Locarno.
Consolation avec des réserves, toutefois : le film étant en concurrence avec Le Voleur de Bicyclette, de De Sica, la remise du prix est copieusement sifflée par tous les italiens présents, parmi lesquels les jeunes Comencini et Fellini !
Néanmoins, les mérites et la grande originalité du film vont être rapidement reconnus par quelques contemporains éclairés, dont Erich Von Stroheim, et Jean Cocteau , qui déclarera : Devaivre, c'est le contraire de l'IDHEC (ancêtre de la FEMIS), et c'est ça qu'il fait faire !

A ne pas rater ! 

A plus !

Fred.




samedi 31 mars 2018

CINEMA DE MINUIT - ¨PLEURER COMME UNE MADELEINE...

Bonjour les amis !

Dimanche, à 00 H 30, sur F3,  poursuite de ce qui doit être considéré comme un cycle consacré aux productions Jacques Roitfeld  récemment restaurées ( Nana, Adorables Créatures ) : Les Amoureux sont Seuls au Monde (1948), de Henri Decoin...


Après une tournée longue et difficile en Amérique latine durant l'Occupation, Jouvet, fatigué et prématurément vieilli, fit pourtant un retour fracassant au théâtre comme au cinéma après la Libération .
Pour lui, la priorité était claire : ses cachets cinématographiques devaient servir à financer ses créations théâtrales. Il demandait juste à lire le scénario, puis disait oui ou non. Très populaire, il enchaîna les succès : Un Revenant, Copie Conforme...




C'est en sortant du triomphe de Quai des Orfèvres qu'il accepta ce film, avant tout pour travailler à nouveau avec son vieil ami Henri Jeanson. Qui plus est, dans ce mélo où il doit jouer un compositeur partagé entre sa femme et une de ses élèves, il doit partager l'affiche avec une autre fieffée théâtreuse : Madeleine Renaud.

Le tournage commence donc sous les meilleures auspices. Seulement voilà : au bout de quelques heures de tournage , le grand opérateur Armand Thirard doit se rendre à l'évidence : la lumière vieillit Madeleine, qui, dans le film, doit avoir quelques années de moins que Jouvet ( ce qui est le cas dans la réalité). Ce qui pose un problème de crédibilité. Alerté, le mari de Madeleine, Jean-Louis Barrault, tape un scandale et exige le remplacement de Thirard par son ami Louis Page. Qui fait le même constat.
Madeleine Renaud est donc in fine remplacée par sa consoeur Renée Devillers , qui n'a que deux ans de moins ! Mais l'éclairage a tranché...


De toutes façons, le véritable atout charme du film n'est pas à chercher dans le rôle de l'épouse, mais bien dans celui de la jeune maîtresse, incarnée par la cutissime Dany Robin.


Cet ancien petit rat de l'Opéra séduit le Tout-Paris de la Libération par sa beauté mutine et c'est à 19 ans qu'elle obtient son premier rôle important dans Le Silence est d'Or, de René Clair...


Dès lors, elle pousse, pousse , et confirme, avec le film de ce soir , une réelle cinégénie. Elle devient rapidement la petite fiancée du cinéma français. Son mariage avec l'acteur Georges Marchal, et les nombreux films qu'ils tourneront ensemble, accentueront sa popularité, jusqu'à ce que la concurrence de Martine Carol, puis de Brigitte Bardot, la contraigne à accepter des besognes plus coquines, mais moins intéressantes...

Le film bénéficie d'un réel savoir-faire à tous les niveaux , notamment au niveau de l'interprétation, qui réunit de nombreux jeune talents tels Philippe Nicaud, Philippe Lemaire et Brigitte Auber (qui sera la rivale de Grace Kelly dans la Main au Collet, de Hitchcock)...


Mais cela ne suffit pas complètement à rattraper la banalité du sujet , que l'on croirait évadé d'un film de 1931...
Deux curiosités à signaler : la présence  , sur de nombreuses affiches (voir ci-dessus ) , du nom d''Annette Poivre , alors qu'elle ne figure pas dans le film ! Rôle coupé à la dernière minute ? Mystère...
Et puis surtout, à l'instar de La Belle Equipe, de Duvivier , deux fins ont été tournées : l'une tragique, l'autre heureuse.
Le Cinéma de Minuit vous propose ce soir les deux, l'une après l'autre !

(Court) extrait :


A plus !

Fred.


samedi 24 mars 2018

CINEMA DE MINUIT - INVENTAIRE 52...

Bonjour les amis !

Dimanche, à 00 H 35 sur France 3 : Adorables Créatures (1952), de Christian-Jaque...


Le film à sketches , contrairement à ce que l'on pourrait croire, est un dispositif fort ancien, qui permet de réunir plusieurs comédiens, et parfois même auteurs et réalisateurs , sur la même affiche... sans avoir à les gérer tous en même temps, contrairement au all-star-cast-movie, dont je vous parlais il y a quinze jours...
L'un des premiers modèles du genre fut Si j'avais un million (1931), produit par la Paramount , et qui rassemblait, les uns après les autres, Gary Cooper, Charles Laughton, WC Fields , George Raft, et bien d'autres, sous la direction de 7 (!) réalisateurs différents, dont Lubitsch.
Si il a connu d'incontestables réussites, comme le Carnet de Bal , de Duvivier, déjà évoqué ici, le genre n'a pas toujours eu bonne presse auprès de la critique, les historiettes contées étant rarement de même valeur , et n'étant pas toujours correctement agencées...
Mais le succès , en 1951, de La Ronde, d'Ophüls, a donné envie aux producteurs de tenter l'aventure...


Ici, l'ouvrage a, pour sa cohérence , l'avantage de n'avoir à sa tête que trois  maîtres à bord : les scénariste Charles Spaak et Jacques Companeez,  et le réalisateur Christian-Jaque.
Il dispose aussi, à l'instar de Carnet de Bal, d'un personnage fil rouge , celui interprété par Daniel Gélin . 


Gélin, que les méchantes langues surnommaient une erreur de casting permanent , était alors, mystérieusement, une des vedettes françaises masculines les plus célèbres et les plus sollicitées. Son succès auprès des dames (au cinéma comme dans la vie) explique qu'on lui ait donné ici le rôle d'un Don Juan, qui, suite à notre énième rupture, se remémore ses aventures passées...
Prétexte à un défilé de belles et bonnes actrices de l'époque : Danielle Darrieux , enfin revenue au premier plan grâce à Ophüls et Autant-Lara, madâme Edwige Feuillère, Renée Faure , la toute jeune italienne Antonella Lualdi, et Martine Carol, auréolée du succès de Caroline Chérie. 
Ces deux-là tombèrent amoureux, s'épousèrent , et constituèrent , pendant quelques années, un duo de choc, déjà évoqué l'année dernière.
Le film constitue, lui, un cru divertissant, mais pas exceptionnel, de ce qu'on appelait déjà et à raison la qualité française . Gélin se fait manger tout cru par des partenaires très bien servies par la mise en scène, le dialogue, et la photographie. La psychologie, la sociologie, sont d'époque.
Et Martine Carol prend un bain, car c'est , à l'époque, ce qu'elle savait faire le mieux.
Une sympathique curiosité !

A plus !

Fred.

dimanche 18 mars 2018

CINEMA DE MINUIT - CREME A LA NANA...

Bonjour les amis !

Ce soir, à 00 H 30, sur France 3 : Nana (1955), de Christian-Jaque...


Nana, neuvième volume de la série des Rougon-Macquart de Zola, a connu un nombre impressionnant d'adaptations filmées : six au cinéma, trois à la télévision.
Il faut dire que le sujet est on ne peut plus cinématographique : l'irrésistible ascension d'une cocotte (prostituée de luxe) durant le Second Empire. L'occasion, aurait dit Truffaut , de faire faire de jolies choses à une jolie femme... fort peu vêtue. Le parfum de scandale hérité du roman peut aider, à l'occasion.
La version la plus connue, et la plus renommée à juste titre, est celle de Jean Renoir, signée en 1926, hommage à peine voilé du jeune cinéaste à son maître d'alors, Erich Von Stroheim...


La version de ce soir est ô combien plus opportuniste, mais tout de même réussie et intéressante : c'est le film le plus abouti de Christian-Jaque pour sa muse d'alors : Martine Carol.


On a peine à imaginer aujourd'hui ce phénomène que fut Martine Carol pour le public (essentiellement masculin !) des années 50. Dans un cinéma français qui ne fut érotisé que par le prisme des personnages de garces incarnées par Viviane Romance, Mireille Balin ou Ginette Leclerc, elle incarna , après la guerre, un nouveau type de femme sensuelle, par la grâce d'un seul film : Caroline Chérie .


Par ce personnage de jeune aristocrate délurée, insolente et déterminée, la jeune starlette accéda au vedettariat à la vitesse de l'éclair, et devint la première sex-symbol nationale , à la surprise générale.
Christian-Jaque , cinéaste déjà reconnu (Les Disparus de Saint-Agil, l'Assassinat du Père Noël), la rencontra sur le tournage d'Adorables Créatures (diffusé la semaine prochaine au CDM) , épousa ce fragile bijou et se mit en tête de lui fournir des écrins. L'atout maître de Martine était son corps, et son absence de complexe à s'en servir . Il fallait lui faire jouer des personnages sulfureux, ce qui fut fait : Lucrèce Borgia, Madame du Barry, Lysistrata dans Destinées, et, donc , Nana.
Le réalisateur, malin, évacua toute la dimension sociale du livre, et en fit un mélodrame luxueux et ironique. 
Pourquoi ce film-ci résiste-t-il mieux que les autres films de Martine Carol ? Eh bien, d'abord, parce que la magie de la coproduction offre au film un budget confortable qui lui permet de soigner une reconstitution, il est vrai, assez remarquable, et en couleurs. Ensuite, en embarquant le trio Henri Jeanson-Jean Ferry-Albert Valentin à l'écriture, Christian-Jaque mobilise le meilleur de la Qualité française, pour un résultat bien supérieur aux travaux d'Anouilh (!) sur Caroline Chérie ! Ajoutez à cela un casting trois étoiles : Charles Boyer, Jacques Castelot, Jean Debucourt, et vous emballez encore mieux le film.

Enfin, et c'est le plus important, Martine Carol trouve en Nana le personnage qui lui est le plus proche. On ne peut pas ne pas faire le parallèle entre la demi-mondaine allant de succès en succès par la simple magie de son charme, et la jeune actrice limitée devenue trop vite la Coqueluche de Paris.
Christian-Jaque fera utilement remarquer que Martine, enfin mise en confiance par son succès, avait travaillé d'arrache-pied et donné sa meilleur composition.
Elle restait une beauté fatale, servie par des costumes ahurissants, mais pas que. 
Nana fit  monter à son actrice une marche de plus. Son film suivant, Lola Montès, et l'émergence du mythe Bardot, lui feront dégringoler tout l'escalier d'un seul coup. Rude métier. Mais c'est une autre histoire, déjà contée ici.

Extrait : 


A plus !

Fred.


dimanche 11 mars 2018

CINEMA DE MINUIT - RAVALEMENT DE FACADE...

Bonjour les amis !

Ce soir, à 00 H 35 sur France 3 : Derrière la Façade (1939), de Georges Lacombe et Yves Mirande...


C'est ce que les américain appelaient un all-star-cast, c'est à dire un film qui empile les vedettes à son générique. Le modèle du genre, à Hollywood, était Grand Hôtel, en 1932, qui réunissait Greta Garbo, Joan Crawford, les deux frères Barrymore, Wallace Beery...


La France, si l'on excepte les productions de prestige comme Les Misérables , a tardé à copier le modèle américain . Il faut dire que nos vedettes françaises des années 30, qui, pour la plupart d'entre eux venaient du théâtre, n'étaient pas pressées de devoir partager l'écran avec une dizaine de leurs congénères.
C'est le producteur Roger Richebé qui va avoir l'idée , en 1937, de réunir Elvire Popesco, Victor Boucher, André Lefaur et Jules Berry, dans une adaptation d'une vieille pièce de Flers et Caillavet : L'Habit Vert. 

 Le succès est énorme. Dans le même temps, Duvivier frappe très fort en réunissant Raimu, Fernandel, Pierre Blanchar, Pierre-Richard Willm, Jouvet et Harry-Baur dans son Carnet de Bal. Cette fois, c'est un triomphe. Parmi les scénaristes sollicités pour ce film à sketches, il y a un dramaturge très en vogue à l'époque , Yves Mirande.



Mirande, qui est un mondain, un Parisien, comme on disait alors, connaît beaucoup de monde. Et il décide d'exploiter à fond le dispositif pour ses propres oeuvres . Derrière la Façade , avant d'être un film, est un catalogue. Un catalogue de numéros d'acteurs, et quels acteurs : Baroux, Berry, Lefaur, Gaby Morlay,  Elvire Popesco, Michel Simon,  et Erich Von Stroheim (qui disparaîtra de l'affiche du film  pendant l'Occupation).
Sans parler des seconds rôles : Carette, Andrex, Marguerite Moreno...
Malin, Mirande et son superviseur technique Georges Lacombe évitent l'écueil du film à sketches en faisant du film une enquête policière où deux inspecteurs rivaux, pour trouver la clef de l'énigme, interrogent nombre de personnages tous plus excentriques les uns que les autres.
Mirande, moins génial que Pagnol, Jeanson ou Guitry, est quand même expert en mots d'auteur et il touche souvent juste. De plus, sans doute inconsciemment, le film témoigne d'un air du temps plutôt sombre, même pour une comédie : nous sommes ici dans un univers où les voisins s'épient, se dénoncent, et où l'avenir est incertain. La France de Munich est là, et celle de Vichy grandit dans son ombre.
Un très bel exemple du cinéma français d'avant-guerre, celui des mots d'auteur et des monstres sacrés.
L'année suivante, Mirande récidivera avec Paris-New-York, qui réunira à peu près les mêmes. Le ton sera encore plus sombre, plus incertain.

A plus .

Fred.



samedi 3 mars 2018

CINEMA DE MINUIT - TES BEAUX YEUX, ILS ME FENDENT LE COEUR...

Bonjour les amis !

Dimanche, à 00 H 35 sur France 3 : Gribouille (1937), de Marc Allégret...


Je l'ai déjà écrit ici plusieurs fois, Marc Allégret est un cinéaste surestimé. Rares sont ses oeuvres connues qui ne doivent pas leur gloire à leur scénariste (Jeanson pour Entrée des Artistes, Pagnol pour Fanny, Guitry pour Le Blanc et le Noir).
Mais malgré tout, le cinéma lui doit beaucoup . Car il fut par contre le plus grand découvreur d'acteurs et actrices des années 30 à 50 . Qu'on en juge : Fernandel, Simone Simon, Bernard Blier (qui fait sa première et fugace apparition dans Gribouille !), Michel Vitold, Louis Jourdan, Brigitte Bardot, Alain Delon, Jean-Paul Belmondo, entre autres, ont tous fait leurs premières armes dans un film d'Allégret.
Mais sa plus belle révélation fut sans doute celle de ce film : la belle Michèle Morgan.
Celle qui s'appelle encore Simone Roussel  est présentée au réalisateur , qui tombe sous le charme, ainsi que le producteur du film. Elle est engagée aussitôt passés les premiers essais.
C'est là un sacré défi, car la demoiselle n'a que seize ans et derrière elle que de fugaces figurations , qui plus est dans de fieffés nanars.
De plus, le film est une grosse production commerciale , dialoguée par le célèbre boulevardier Marcel Achard , et réunissant le ban et l'arrière-ban des acteurs de l'époque : Pauline Carton , Carette, Jacques Baumer... entourant le colosse Raimu, vedette du film réputée peu commode. Ce n'était pas gagné pour la débutante qui choisit alors le pseudonyme de MOR (en hommage à Gaby Morlay, qu'elle admire) -GAN (par pur américanisme).
Mais la singularité de son jeu (elle a une voix plus grave que les vedettes de l'époque, et elle sussure ses répliques au lieu de les déclamer) ... et des ses yeux emportent, et largement , le morceau.
Quand à Raimu, à la surprise générale, il se montre doux comme un agneau avec sa partenaire, la prenant carrément sous son aile. Ce qui sert aisément le propos du film.
Drame réussi d'un épicier (Raimu) se retrouvant juré dans le procès d'une jeune fille (Morgan) accusée d'avoir tué son amant, et qui, peu à peu, s'attache à la personnalité de l'accusée.
Contrairement à la légende, c'est bel et bien Raimu qui se taille ici la part du lion, en livrant une de ses plus belles interprétations, mais Morgan donne une épaisseur inattendue à un rôle qui, dans d'autres mains, aurait
 pu être de pure convention.
Un regard apeuré , un visage émacié : tout autour d'elle flottait je ne sais quel air de fatalité et de détresse...  notera Marcel Achard. 



Allégret la tient et ne la lâche plus, l'associant à Charles Boyer en 1938 pour Orage. 



Enfin, il la laisse aux bon soins de Prévert et Carné, qui , pour leur Quai des Brumes, vont lui présenter un certain Jean Gabin.
La légende est en marche...

A plus !

Fred.

jeudi 22 février 2018

CINEMA DE MINUIT - ET JACQUES DEVINT PREVERT...

Bonjour les amis !

Dimanche, à 00 H 55, sur France 3 : Un Oiseau Rare (1935), de Richard Pottier...


Résumé des épisodes précédents : le jeune Jacques Prévert, pilier du groupe Octobre, s'essaie au cinéma par l'entregent de son frère Pierre . Après le scandale provoqué par leur film L'Affaire est dans le Sac, Prévert accepte une commande plus sage, celle de dialoguer Si j'étais le Patron, de Richard Pottier (diffusé la semaine dernière)...

Le travail clandestin de Prévert sur le film donne pleine satisfaction au producteur (Oscar Dancigers) et au metteur en scène Richard Pottier, qui proposent donc au poète de travailler seul et en pleine lumière pour leur projet suivant : l'adaptation d'un roman d'Erich Kästner .


Poète lui-même et auteur d'ouvrages pour la jeunesse, celui-ci est alors célèbre pour son Emile et les Détectives . Prévert s'empare de son roman Trois Hommes dans la Neige, et se l'approprie , sur un canevas alors déjà bien éprouvé : celui de la substitution d'identité, entre un riche et un pauvre, tous deux conviés aux sports d'hiver après avoir gagné un concours de slogans publicitaires.
Il est intéressant de noter que le casting est très proche de celui de Si j'étais le Patron : en tête, on retrouve Max Dearly, mais également Pierre Larquey, Madeleine Guitty, Gildés, Edmond Beauchamp, Claire Gérard.
Seul le couple de jeunes premiers n'est pas le même : exit Mireille Balin ( partie tourner M des Angoisses !), qui cède la place à la mystérieuse Monique Rolland, que l'on voit pas mal à l'écran dans les années 30, mais sur laquelle il est très difficile de trouver des infos aujourd"hui, si ce n'est que durant l'Occupation, redevenue simple figurante, elle eut l'idée saugrenue de se rebaptiser Monique Garbo !...


Dans le rôle du jeune premier, et c'est déjà beaucoup plus intéressant, Fernand Gravey est ici remplacé par... Pierre Brasseur.


Poète à ses heures, cet enfant de la balle rencontre Prévert chez les surréalistes . Ils demeurent proches, et c'est probablement sur suggestion du scénariste que Brasseur est engagé . En effet, s'il triomphe déjà au théâtre, il a du mal à s'imposer au cinéma, accumulant les petits rôles dans des films de diverses qualités ; S'il se fait remarquer dans l'adaptation filmée du Sexe Faible d'Edouard Bourdet par Robert Siodmak , aux côtés de Victor Boucher, créateur comme lui de son rôle sur scène, il reste pour les producteurs (et pour lui-même !) un acteur de théâtre.
Ici, il se révèle un génial acteur de comédie. Laissant libre à sa gouaille et à sa voix déjà rocailleuse, il donne toute son épaisseur au personnage de Jean Berthier, prolo chanceux balancé sur les pistes de ski. Le film lui doit beaucoup.
Il en faut pas en effet s'attendre ici au poète grinçant des Enfant du Paradis. Pour cette farce bon enfant, Prévert puise plutôt dans son inspiration post-surréaliste. La folie douce des péripéties, l'irruption d'un oiseau grossier, les quiproquos à la chaîne menés sans temps mort par un Pottier plutôt dans ses bons jours ( on a beau dire, parfois, il en eut !) ont fait que cette comédie fut plutôt remarquée à son époque . Le fait est qu'elle a plutôt bien tenu le coup , et marque une étape essentielle dans la carrière cinématographique du futur dialoguiste du Jour se Lève. 
La prochaine étape, elle, sera encore plus décisive : en 1936, il rencontre Marcel Carné , pour Jenny, et Jean Renoir, pour Le Crime de Monsieur Lange...
L'Histoire du Cinéma est en marche...



A plus !

Fred.


dimanche 18 février 2018

CINEMA DE MINUIT - LE CRIME DE MONSIEUR POTTIER...

Bonjour les amis !

Ce soir, à 00 H 55 (Misère !), sur F3 : Si j'étais le Patron (1934), de Richard Pottier...




Au début des années 1930, le jeune Jacques Prévert fait feu de tous bois.

En rupture de ban avec le mouvement surréaliste, il est contacté par le groupe de théâtre militant Octobre, proche du Parti Communiste , pour leur écrire des brûlots contestataires. Il s'en débrouille si bien que le groupe y gagne en renommée et est régulièrement convié à jouer dans les usines , durant les manifestations, souvent à chaud.
Son frère Pierre, également membre du groupe, est, lui, féru de cinéma. Grimpant les échelons, il devient assistant, et permet à son frère d'écrire son premier film, Baleydier, dont le rôle principal est joué par Michel Simon ! Etrangeté de l'Histoire, cette première oeuvre sera mise en scène par le sinistre Jean Mamy, qui sera, dix ans plus tard, le plus actif des cinéastes collabos, ce qui lui coûtere la vie à la Libération.
Mais ce film , ainsi que le suivant, Ciboulette, première oeuvre de Claude Autant-Lara, sont des échecs cuisants.
Heureusement, les frères Prévert n'en ont cure : ils viennent de parvenir à monter le financement de leur premier film à eux, un délire surréaliste et irrévérencieux, L'Affaire est dans le Sac. 



Le film fait scandale, surtout auprès de l'extrême-droite, qui dévaste les salles de projection.
Les frères sont ravis. Mais bon. Ni le groupe Octobre, ni les provocations cinématographiques ne nourrissent leur homme.
Prévert se résout  alors à proposer (discrètement) ses services au cinéma commercial, au cinéma du samedi soir. Il faut savoir que , dans cette première partie des années 30, la production de films était prolifique et anarchique : tout le monde s'improvisait producteur de films, et il suffisait de signer un ou deux noms connus pour qu'un film se fasse. Et le résultat était souvent une cornichonnerie.
Si j'étais le Patron s'inscrit , visiblement, dans cette lignée . Ici, nous avons en tête de pont, un des jeunes premiers les plus choyés de l'époque , Fernand Gravey.


A ses côtés, dans un de ses premiers rôles importants, on trouve celle qui sera quelques mois plus tard une des plus belles garces du cinéma français face à Gabin dans Pépé le Moko et Gueule d'Amour : Mireille Balin.


Mais le cador du film, bien oublié aujourd'hui , mais très populaire à l'époque, c'est l'insubmersible artiste de music-hall, danseur, chanteur, qui s'apprêtait à prendre sa retraite quand le parlant lui fit les yeux doux : Max Dearly.

Sans oublier les indispensables seconds rôles Pierre Larquey et Madeleine Guitty, éternelle concierge.
Il fallait bien ça pour porter cette petite histoire assez anodine et populiste d'un jeune inventeur (Gravey) , bombardé directeur à la place de celui-ci (Dearly) afin de relancer l'entreprise !
Quand on pense à l'agit-prop du groupe Octobre !
Si le dialogue est cosigné par le redoutable René Pujol ( Trois Artilleurs au pensionnat, le Comte Obligado, Titin des Martigues !), la patte de Prévert ( pourtant non crédité !) se fait bel et bien sentir , et donne au film un supplément d'âme dont il a bien besoin, car ce n'est pas la mise en scène qui va relever le niveau.
Car le film a également le douteux privilège d'être la première oeuvre de monsieur Richard Pottier, cinéaste franco-hongrois , et qui restera comme un des plus grands nanardeurs de l'histoire du cinéma national !
Drôle de rencontre, drôle de mélange. Mélange qui perdurera un certain temps, puisque le duo se reformera dès l'année suivante, pour... Un Oiseau Rare, programmé la semaine prochaine !
On s'en reparle !

A plus !

Fred.


dimanche 11 février 2018

CINEMA DE MINUIT - JEAN DECHIREE...

Bonjour les amis !

Ce soir, sur F3, à .... 00 H 55 !

(Eh oui, madame Delphine Ernotte, considérant que l'émission faisait trop d'audience à 00 H 25, a décidé de la reculer d'une demi-heure , histoire de la mettre en valeur ! Qui veut noyer son chien...)

... fin du cycle Seconde Chance avec A la Française (1963), de Robert Parrish...



Acteur-enfant dès les années 20, puis monteur reconnu (il reçoit un Oscar pour le montage du Sang et Or de Robert Rossen), Robert Parrish entame, à partir des années 50, une carrière de metteur en scène discret et subtil, davantage apprécié par les critiques que par le public et par Hollywood. Séries B, reprises de projets en cours de route, coproductions internationales, le trajet de l'auteur ne sera jamais un long fleuve tranquille. Pourtant, dans ce parcours cahotique se dessine un univers récurrent, teinté d'errance et de mélancolie. Cette tristesse, on la retrouve à son paroxysme dans ses deux meilleurs films, la britannique Flamme Pourpre, et surtout le superbe western l'Aventurier du Rio Grande, produit et interprété par Robert Mitchum.


Curieusement, après cette réussite, Parrish se tournera pendant quelques temps pour la télévision, où il réalisera des épisodes pour deux des plus ambitieuses séries de l'époque, La Quatrième Dimension et Johnny Staccato (avec John Cassavetes).



Il revient au grand écran en 1963, avec cette étrange coproduction franco-américaine, adapté d'un roman d'Irwin Shaw ( Le Bal des Maudits) par lui-même. Shaw et Parrish produisent le film ensemble, ce qui n'est pas un problème : Parrish s'est toujours très bien entendu avec les écrivains , et la réussite du film tient en partie à cette compréhension mutuelle du sujet . Il n'était pas facile de transcrire au cinéma le désarroi d'une étudiante américaine à Paris , ne sachant si elle doit partir ou rester. Influencé comme d'autres par la Nouvelle Vague française, Parrish y trouvera d'abord son actrice principale : la vedette d' A Bout de Souffle, Jean Seberg.


Ce qui tombe très bien : le désarroi du personnage étant celui de l'actrice , américaine venue s'installer à Paris en 1958 avec un mari français qu'elle délaissera bien vite pour vivre une passion tumultueuse avec l'écrivain Romain Gary. Enceinte d'un autre, elle accouche quelques temps avant le tournage , non sans avoir plusieurs fois menacé  Gary de se suicider s'il l'abandonnait. Gary reconnaîtra l'enfant et épousera Jean à la fin de l'année 1963.
Tous ces drames privés influent sur le jeu, l'humeur de la comédienne , qui apparaît ici sombre , tourmentée, parfois ailleurs, ce qui sert bien évidemment le propos du film.
Son partenaire masculin est le solide comédien britannique Stanley Baker.


D'abord cantonné par le cinéma britannique aux rôles de durs, à la manière d'un Lino Ventura, Baker sera sorti de cette ornière par Joseph Losey, qui en fait un de ses acteurs fétiches. En 1962 , il tient  la dragée haute à Jeanne Moreau dans Eva...


Autour d'eux, on retrouve une distribution hétéroclite : le batteur Moustache, le comédien-français Jacques Charon... et un petit nouveau qui ne fera pas long feu : Philippe Forquet.
Le film ne rencontrera pas le succès escompté . Parrish retournera à ses montagnes russes, et sera sorti de sa retraite par un de ses plus grands admirateurs, Bertrand Tavernier , qui lui proposera d'écrire et de réaliser avec lui Mississippi Blues ...


A plus !

Fred .